Biographie
Ça commence comme ça…

À sept ans, mon arrière-grand-mère maternelle ouvre l’Exposition Universelle de 1900, en jouant du piano. Dix ans plus tard, on lui proposera un poste à l’Observatoire d’Orsay qu’elle n’obtiendra pas car sa mère s’y oppose. Elle se marie, divorce, se marie à nouveau, travaille dans une étude notariale ou tient une librairie.
Elle aurait dû être la personnalité majeure de la famille, tant au niveau des influences directes que d’une transmission d’un patrimoine culturel et intellectuel. Mais la vie, les aléas de l’Histoire et autres événements intimes en décidèrent autrement. Finalement, l’ombre de cette femme et le mythe l’entourant ont plus brillé qu’elle-même.
Je garde le souvenir de réunions où ça grouillait de tantes et cousines, toutes plus âgées, coquettes, bavardes, cultivées et intrigantes les unes que les autres. Et le chapelet des épopées familiales au féminin de s’égrener au fil des décennies.
Celle qui sera figure emblématique, phare et pilier de ma vie, c’est ma grand-mère maternelle. Géniale, et despotique comme sa propre mère mais dans un autre genre.
Elle est le rayon de soleil de mon enfance, la porte ouverte sur le monde, la force incarnée qui toujours me regardera en me disant combien je suis bien venue. Elle est ressource et refuge, et ce quels que soient nos désaccords, peu nombreux mais aigus. En particulier sur la question de la sexualité – mon goût pour les hommes, son dégoût à elle – et celle épineuse de l’existence de Dieu – pur fantasme selon moi, avérée pour elle. Elle recevra mes confidences, supportera mes doutes et mes crises existentielles, mes envolées et autres enthousiasmes. Encourageant la moindre de mes tentatives, elle soutiendra chaque idée ou désir, même lorsqu’elle n’en pensera pas moins.
Elle qui, lorsque j’avais trois, quatre ans, m’emmenait faire ses tournées d’infirmière, me confrontant à la réalité de la vie, de la maladie et de la mort. Je garde intact le souvenir d’une veillée mortuaire d’un de ses anciens malades, émigré espagnol, au visage lissé par la mort. impossible d’oublier le silence des siens meurtris par le chagrin, dont les expressions contrastaient avec la sérénité du mort, lavé et soigné par ma grand-mère.
Elle encore que j’accompagne lorsqu’elle prend le temps de bavarder avec un clochard du coin, d’écumer rues et musées parisiens, ou de farfouiller chez le ferrailleur voisin de notre maison. Elle avec qui j’ai partagé, échangé et me suis parfois durement opposée. Petit bout de femme aussi phénoménale qu’ordinaire, aussi autoritaire qu’effrayée, aussi joyeuse que colérique, qui m’a accueillie au jour de ma naissance. Marie-Thérèse, qui manque à mon monde.
Auprès de ces femmes qui, tentant de vivre leurs rêves ou de fuir quelque fantôme, réussirent ou échouèrent, l’absence des hommes ne sera pas sans conséquences. Car si je n’ai pas connu mon père biologique, je n’ai pas plus connu mon grand-père maternel, fils d’un Letton décoré par la France après 14-18. En quittant l’Amérique latine, ma grand-mère décide de mettre un terme à son mariage. Lui est resté là-bas, s’est remarié et a eu, à nouveau, trois enfants.

Et ces femmes par trop présentes, et ces hommes par trop manquants d’imposer, le plus souvent inconsciemment, à leurs descendants, un héritage aussi riche que lourd à porter. Qu’il me faudra interroger, remettre en question, abandonner, réinventer pour mieux définir qui je suis.
L’identitaire se trouvera naturellement, inéluctablement, au cœur de tout ce que j’entreprendrais. Au bout, un rêve. Celui de parvenir à faire la partition entre ce qui me vient des autres ou de mon environnement, et ce qui me constitue intrinsèquement. Un pari sur la vie, et un attachement philosophiquement grec – « connais-toi toi-même, et tu connaîtras le monde ». Une envie, parfois furieuse, d’être libre. Et de connaître le monde, celui des autres, comme le mien.
De 1948 à 1958, ma grand-mère, son mari et leurs trois enfants, mon arrière-grand-mère et son troisième époux vivront en Amérique Latine : Mexique, Colombie, Venezuela et La Havane. Je grandis bercée par la nostalgie latino-américaine maternelle, au son de la musique et des contes espagnols. Petite, les histoires que l’on me raconte me parlent de ces autres et d’ailleurs. Autant de possibles fictifs qui ouvrent l’horizon sur le réel. Ce qui a sans doute aussi stimulé mon goût pour les langues étrangères et, en général, pour tout ce qui touche à l’étranger.
Parfois, je me dis que les livres représentèrent cette passerelle nécessaire, vitale, entre moi et le monde. Surtout du jour où, en raison du mariage de ma mère, j’ai dû quitter la maison de ma grand-mère. D’Alexandre Dumas à Jules Vernes, d’Agatha Christie au Club des cinq, des Comics et autres histoires à suivre chaque semaine… l’imagination sur le qui-vive, en attendant la suite. Fiction, réalité et, au milieu, faisant la jonction, l’imaginaire.
Rapidement, je m’ennuie à l’école, surtout à partir du collège, où je prends l’habitude de venir avec cahiers et livres, ne supportant pas ces heures « inutiles » où l’enseignement se résume à se taire, à obéir et à subir un rythme d’apprentissage tellement lent.

Ça continue comme ça…

Après le baccalauréat, j’abandonne temporairement les études. Naïve, je cherche un boulot dans une agence de détective, croyant qu’il suffit de savoir taper à la machine et d’aimer les polars pour entrer dans ce milieu. La restauration de nuit sera ma première école de formation sur le terrain à la psychologie et à la sociologie. Ce qui se joue et se dit, ou ne se dit pas, autour d’un repas vaut bien une séance sur le divan. Je refuse de suivre une seule et même ligne de vie, ce qui n’est pas toujours bien perçu ni compris par mes proches. Mais, ayant acquis depuis l’enfance que, quoi que je fasse, quoi que je sois, cela n’est jamais assez ou toujours trop, je garde à l’esprit mes rêves à réaliser et avance au mieux des circonstances. Parfois avec fracas. D’autres fois, avec bonheur.
Entre curiosité et passion, nécessité et opportunité, je serai tour à tour serveuse, traductrice, secrétaire, formatrice, thérapeute, et courtiserai longuement le milieu de l’art contemporain pour, finalement, atteindre ce but toujours présent en moi : devenir écrivain et poursuivre mes recherches en sciences humaines.

Comment se construit-on fonction d’un déni du réel et d’une incursion abusive au cœur de son intime ? Est-ce que je ressemble à ce père inconnu ? Mon frère a-t-il raison de penser que ma force me vient de lui ? Comment savoir ? En cherchant. En mettant le corps et la psyché à l’épreuve d’un questionnement qui paraît sans fin. Mais qui construit et apaise, déstabilise aussi, régénère et fortifie.
Histoire de remettre les compteurs à zéro, et voir un bout du monde, l’année de mes vingt ans, un matin d’août, je pars en Italie. Flâner. Réfléchir. Après 18 mois, et une première expérience d’écriture, je décide de me réinstaller à Paris, tiraillée entre mon amour pour cette ville et l’Italie. Qui restera le pays où je me sens chez moi comme nulle part ailleurs. Rome, la ville qui me fascine et m’enchante, et qui finira peut-être par l’emporter un jour sur Paris.
De retour, entre boulot ou chômage, je me plonge dans une sorte de tourbillon qui, une fois de plus, vu de l’extérieur, semble incohérent, mais que je sais participer à la construction de mon but d’écriture. Je me passionne pour le rêve, la physique quantique, les neurosciences, étudie diverses théories sur les causes de la maladie et de la dépression, tant individuelle que collective. Le tout entrecoupé de voyages : Lisbonne, Budapest, Prague, l’Inde, les Shetlands ou Montréal. Mais je demeure profondément urbaine, préférant les villes à la nature. Et la mer. Encore faut-il que je m’ancre dans un port. D’où arrivent, partent et reviennent les locaux comme les étrangers.

Je reprends des études et deviens thérapeute. Interrogeant et réinterrogeant en permanence mon histoire et celle des autres, je poursuis mes recherches. De sophrologue et psychanalyste à mes débuts, j’achèverai ce parcours en explorant la psychogénéalogie : depuis mon histoire personnelle j’investis l’Histoire.
Peu passéiste, mon intérêt pour ce qui est derrière se limite à dépasser les zones de non-dit, d’absence et d’incompréhension, de ressentiment. À jeter des passerelles entre ce monde dont je suis issue et celui où je vis.
Pour mieux me consacrer à l’écriture, je renonce à la pratique thérapeutique, mais poursuis mes recherches sur le rêve, le rapport à la maladie, aux symptômes et à la symbolique, à la manipulation. D’autres projets s’imposent rapidement, réunissant au final tous mes centres d’intérêts : l’art, la thérapie et l’écriture.
Selon une tradition venue des Aborigènes, je m’étais promis, pour le jour où serait publié mon premier roman, que je prendrai un nom relatant cet événement majeur. Et puis, après avoir par deux fois porté le nom des autres, celui de ma mère, de mon père adoptif, puis une troisième fois en empruntant le nom d’un homme autrefois aimé, je ressentais l’importance de me rebaptiser. De choisir par moi-même de me nommer, acte symbolique résonnant d’une nouvelle liberté. Parce qu’au fond je le suis, je deviens Lalie Walker. Un nom qui synthétise la mixité de mes origines, et me rappelle que je fus conçue au Pays de Galles. La boucle est bouclée.
Et aujourd’hui ?

Je m’interroge autant, mais différemment, sur ce qui nous fonde en tant qu’individu, unique et constitutif d’un groupe. Je n’ai pas renoncé à mes différents intérêts. La politique est à nouveau au cœur de mes interrogations et désirs d’action, même si j’ai toujours de la répulsion pour le système, la machine et ce qu’en font certains.
En tant que lieu de recherche, la thérapie demeure un axe majeur d’intérêt. À l’identique, ma vie de romancière, d’écrivain d’une littérature que l’on dit noire, me permet d’explorer certains paramètres issus de la psy et du social, et remplit son rôle : me fondre dans le réel et en extraire un fragment. Et que celui-ci participe à l’intégralité de mon monde et, peut-être, à celui d’un futur lecteur. Passerelle. Pourquoi ai-je le goût des liens et des réseaux, moi qui suis indéfectiblement électron libre et n’adhère à aucune organisation ou structure ? Sans doute parce que je suis avant tout motivée par un désir de liberté, de savoir qui je suis, qui s’est toujours manifesté, et consolidé, au revers des nombreuses rencontres de ma vie. Mais, aussi, en vertu de la manière empirique dont j’aborde les choses, ce qui réclame que je sois à la fois sujet, critique et observateur de l’expérimentation. Un équilibre aléatoire et fascinant.
L’aspect autobiographique ne m’intéresse pas, mais dès lors qu’il s’agit de domaines m’intriguant ou faisant partie de mes questionnements, je tente de provoquer des expériences qui donneront de la chair à mes textes. J’écris avec le corps, et l’histoire provient de la sensation et de l’image, d’un ressenti éprouvé en regardant un homme ou une femme, qui inspira un personnage. En arpentant un lieu, qui nourrira une ambiance. Ou en épousant, bien que temporairement, un métier, pour incorporer son jargon, sa gestuelle et ses récits quotidiens. Après, viennent les mots, avec le désir d’une histoire à coucher sur le papier. Une manière, aussi, d’avoir mille vies en une.
Récemment, une journaliste de Ouest France me faisait remarquer que cette dimension psychologique que j’explore à travers mes personnages est tellement intégrée, qu’elle fait partie d’eux, et qu’en cela je fais de la psy-organique. Rarement entendu quelque chose de plus juste sur mon travail.
Le réel reste donc le point de départ, l’imaginaire le point de jonction, la fiction le point d’arrivée. Ou inversement. Car il m’arrive, et je procède ainsi depuis l’enfance, d’extraire un élément d’une fiction (ou d’un rêve nocturne) et de le projeter dans le réel, en prenant appui sur l’imaginaire – pensée, sensation et action – et sur le réel en son état. Pour voir. Pour élargir la palette des perceptions et expériences. Pour nourrir mon univers d’écrivain. Pour vivre, et éprouver le vivant sous toutes ses formes.
Lalie Walker Août 2007





